(image : dafina.net)
Par un heureux hasard, nous sommes tombés sur un opuscule intitulé "Ponts", écrit par un certain Alea Ripolin, demi-frère d'Apollinaire, le tout accompagné d'une petite bio très édifiante...
PONTS
Italo-Polonais
Sous le pont Rialto
J’habite grand seigneur
Sur le grand Canale
Je lis le giornale
À Vienne la nuit suis dresseur
Et j’écris des poèmes
Quand les vins du Danube
Ont coulé dans mes veines
Les ours s’en vont je me meurs
Hors du pont de Nemours
Point d’amis point d’amours
Ni marin ni marraine
Ni Marie l’or en sein
Mon verre s’est brisé
Et l’unique corbeau
Qui joue de la trompette
Pont des Trous sur l’Escaut
N’a pas payé nos dettes
Loin s’en faut
Sul ponte di Bassano
Qui va piano va sano
À la papa
J’ai fini la grappa
Quand les Cosaques Zaporogues
Au pont Saint-Charles à Prague
Leurs kroumirs ont planté
À l’âme sans aucun vague
Le pays j’ai quitté
Donne-moi la main Madelon
Et de Paris à London
Des Flandres à l’Ukraine
Sous les ponts allons donc
Ô mon unique reine
Mal au cœur mal aux reins
Sous les ponts sur le Rhône
Des arceaux désarçonnent
Les garçons les garçonnes
Et les eaux bues sous les obus
Du pont de Galata
Vaine et nulle la lune
Regarde le Bosphore
La fiasque roule encore
Dans notre galetas
Voilà les temps futurs
Et les ponts suspendus
Je vois Dio mio
Je vois dans les haubans
Les onze mille vergues
D’un viaduc à Millau
Déclaré à sa naissance sous les noms de Vittorio, Narciso Dulcigni, à Rome, en mai 1884, Alea Ripolin est en réalité le fils naturel de l’officier de l’armée royale des Deux- Siciles, Francesco d’Aspermont et de Natalia Kostrowicka, (la sœur d’Angelica). Sa mère disparaissant peu après, il est confié aux religieuses de Santa Trinità dei Monti qui veilleront à son éducation.
Quelques années plus tard, on retrouve ses traces dans plusieurs villes d’Europe où Vittorio se révèle quelque peu fantasque et plutôt instable : tour à tour détective à Londres, barbier à Vienne, guide à Prague, gondolier à Venise ou encore choriste à Bassano. De même, ses amours suivront des chemins aussi tumultueux qu’éphémères…
Signalons ici la rencontre capitale qu’il fera en Autriche avec un de ses clients attitrés qui n’est autre que le docteur Freud ! En effet, ce dernier, vivement intéressé par un destin si tragique, l’invitera à entreprendre une analyse dans son cabinet afin de l’aider à renouer avec sa famille, origine de son mal être.
Dès lors, Vittorio n’aura de cesse d’être reconnu par son demi-frère Guillaume à qui il adressera de très nombreuses lettres, accompagnées de poèmes, tous signés Alea Ripolin, (l’anagramme d’Apollinaire). Hélas, ses courriers ne susciteront jamais aucune réponse, ajoutant ainsi à son profond désarroi. Vivant désormais d’expédients, il sombre dans l’alcool et la démence, accusant le poète de l’avoir plagié et répétant inlassablement : À bas Guillaume ! À bas Guillaume !
Alea Ripolin, poète intemporel injustement ignoré, est mort au cours de l’hiver 1914. Sa tombe est encore visible aujourd’hui au petit cimetière de Pontécoulant (Calvados).
