Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog
9 mars 2012 5 09 /03 /mars /2012 05:00

5 Alimentation

 

 

 

 

 

 

 

 

 

3_HERSE.jpg

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

  (Images : ponge.fr)

Si vous regardez ces photos de près, vous découvrirez peut-être le nom de ce constructeur de matériel agricole, installé à Guipy, petit village de la Nièvre : PONGE... ici

Il me restait à trouver un poème de Francis pour aller avec...

En voici un, certes un peu long, mais tellement malicieusement savant :

 

Le pré

Que parfois la Nature, à notre réveil, nous propose
Ce à quoi justement nous étions disposés,
La louange aussitôt s'enfle dans notre gorge.
Nous croyons être au paradis.
Voilà comme il en fut du pré que je veux dire,
Qui fera mon propos d'aujourd'hui.

 

Parce qu'il s'y agit plus d'une façon d'être
Que d'un plat à nos yeux servi,
La parole y convient plutôt que la peinture
Qui n'y suffirait nullement.

 

Prendre un tube de vert, l'étaler sur la page,
Ce n'est pas faire un pré.
Ils naissent autrement.
Ils sourdent de la page.
Et encore faut-il que ce soit page brune.

 

Préparons donc la page où puisse aujourd'hui naître
Une vérité qui soit verte.

 

Parfois donc - ou mettons aussi bien par endroits -
Parfois, notre nature -
J'entends dire, d'un mot, la Nature sur notre planète
Et ce que, chaque jour, à notre réveil, nous sommes -
Parfois, notre nature nous a préparé(s) (à) un pré.

 

Mais qu'est-ce, qui obstrue ainsi notre chemin ?
Dans ce petit sous-bois mi-ombre mi-soleil,
Qui nous met ces bâtons dans les roues ?
Pourquoi, dès notre issue en surplomb sur la page,
Dans ce seul paragraphe, tous ces scrupules ?

 

Pourquoi donc, vu d'ici, ce fragment limité d'espace,
Tiré à quatre rochers ou à quatre haies d'aubépines,

 

Guère plus grand qu'un mouchoir,
Moraine des forêts, ondée de signe adverse,
Ce pré, surface amène, auréole des sources
Et de l'orage initial suite douce
En appel ou réponse unanime anonyme à la pluie,
Nous semble-t-il plus précieux soudain
Que le plus mince des tapis persans ?

 

Fragile, mais non frangible,
La terre végétale y reprend parfois le dessus,
Où les petit sabots du poulain qui y galopa le marquèrent,
Ou le piétinement vers l'abreuvoir des bestiaux qui lentement
S'y précipitèrent...
Tandis qu'une longue théorie de promeneurs endimanchés, sans y
Salir du tout leurs souliers blancs, y procèdent
Au long du petit torrent, grossi, de noyade ou de perdition
Pourquoi donc, dès l'abord, nous tient-il interdits?
 
Serions nous donc déjà parvenus au naos,
Enfin au lieu sacré d'un petit déjeuné de raisons ?
Nous voici, en tout cas, au cœur des pléonasmes
Et au seul niveau logique qui nous convient.
Ici tourne déjà le moulin à prières,
Sans la moindre idée de prosternation, d'ailleurs,
Car elle serait contraire aux verticalités de l'endroit.
 
Crase de para tus, selon les étymologistes latins,
Près de la roche et du ru,
Prêt à faucher ou à paître,
Préparé pour nous par la nature,
Pré, paré, pré, près, prêt,
 
Le pré gisant ici comme le participe passé par excellence
S'y révère aussi bien comme notre préfixe des préfixes,
 
Et, quittant tout portique et toutes colonnades,
Transportés tout à coup par une sorte d'enthousiasme paisible
En faveur d'une vérité, aujourd'hui, qui soit verte,
Nous nous trouvions bientôt alités de tout notre long sur ce pré,
Dés longtemps préparé pour nous par la nature,
            - où n'avoir plus égard qu'au
            ciel bleu.
 
L'oiseau qui le survole en sens inverse de l'écriture
Nous rappelle au concret, et sa contradiction,
Accentuant du pré la note différentielle
Quant à tels près ou prêt, et au prai de prairie,
Sonne brève et aiguë comme une déchirure
Dans le ciel trop serein des significations.
C'est qu'aussi bien, le lieu de la longue palabre
Peut devenir celui de la décision.
Des deux pareils arrivés debout, l'un au moins,
Après un assaut croisé d'armes obliques,
Demeura couché
D'abord dessus, puis dessous.
 
Voici donc, sur ce pré, l'occasion, comme il faut,
Prématurément, d'en finir.
 
Messieurs les typographes,
Placez donc ici, je vous prie, le trait final.
Puis, dessous, sans la moindre interligne, couchez mon nom,
Pris dans le bas-de-casse, naturellement,
                Sauf les initiales, bien sûr,
                Puisque ce sont aussi celles
                Du Fenouil et de la Prêle
                Qui demain croîtront dessus.

                _______________________

                Francis Ponge

 

(Certains diront que j'aurais pu choisir l'ode inachevée à la boue, avec des images de Télos, ils n'auront pas tort...

D'autres ajouteront que pour lire Le pré, il n'est pas inutile de lire ensuite La fabrique du pré, avec des images de tantvaletemps, ils n'auront pas tort non plus...)

 

Partager cet article

Repost0

commentaires

M

Une agriculture


qui ne respecte ni les vers


ni les abeilles
Répondre
J


Francis n'a pas vu les choses sous cet angle...



T

me jeter épuisée à l'entrée d'un pré. parfois même sans ôter mon sac à dos..devenir partie intégrante..se sentir infinie..boire boire la vie..ne plus penser.être pour moi.


je ne possède pas de recueil de ce poète , je vais devoir pallier à cela..j'aime beaucoup : " l'oiseau qui le survole en sens inverse de l'écriture "


merci pour le clin d'oeil..
Répondre
J


Pas de quoi, cela me semble aller de soi...



Y

Comment on appelle ça déjà cette figure de style


« le piétinement vers l'abreuvoir des bestiaux qui lentement s'y précipitèrent » ?


 
Répondre
J


A part oxymore, on n'a plus rien en magasin...



C

Matériel agricole + Poème


Encore un coup des Ponge !
Répondre
J


Elle est bonne, Cristophe ! Ne l'efface pas...



J

Même à la pomme de terre...tant qu'à savourer: la bonnotte de Noirmoutier... en tout cas ce bloc friable et savoureux qui prête moins qu'à d'abord vivre, ensuite à philosopher.
Répondre
J


Tu as raison, cela aurait pu marcher aussi...


Tout est bon chez Ponge, y'a rien à jeter. (air connu)